Derrière le Grillage - Ou comment l'écriture et l'édition peuvent être affaire de collectif
Chronique d'un excellent livre et réflexions sur la création partagée autour du dernier opus des éditions Dystopia Workshop
Il me faudra une longue introduction pour vous parler de ma dernière lecture, sans doute l’un des meilleurs livres lus cette année qui a ravivé chez moi plusieurs réflexions sur la manière de pratiquer l’édition.
Ce (très long) billet sera donc en 3 parties :
une présentations des excellentes et encore trop méconnues éditions Dystopia Workshop
Une présentation du concept au coeur de leur dernière publication : Derrière le Grillage - volume 1
Une présentations des trois nouvelles proposées dans le cadre de ce projet
Des éditions Dystopia Workshop
Depuis maintenant 15 ans, les éditions Dystopia Workshop creusent un sillon discret, à la marge du monde éditorial, mais résolument singulier. Il n’y a rien de plus galvaudé que cette formule, surtout dans un pays qui compte plusieurs milliers d’éditeurs invisibles, dont beaucoup usent eux-même de cette formule pour se décrire… souvent à tort. Néanmoins en ce cas, l’expression « hors des sentiers battus » me semble amplement méritée.
Qu’il s’agisse de rééditer des oeuvres cultes, qui circulent sous le manteau depuis des années, comme cette de Yves et Ada Remy (Les Soldats de la mer, un chef d’œuvre), ou de promouvoir des textes originaux, traductions d’auteurs et autrices de SF anglo-Saxons, création francophone, avec un appétit tout particulier pour le texte court ou le recueil de nouvelles, la maison a choisi de mettre en valeur un autre rapport au livre qui s’affranchit des systèmes commerciaux classiques pour mieux n’en faire qu’à sa tête.
Parmi tous les projets, la question de la création collective avait déjà trouvé à s’exprimer avec le cycle de Yirminadingrad, projet lancé par les auteurs Léo Henry et Jacques Mucchielli qui a progressivement rassemblé d’autres auteur•ces et illustrateurs au fil des 4 volumes publiés racontant l’histoire d’une ville d’Europe de l’Est imaginaire.
À cette prise de risque permanente sur le texte s’ajoute un travail soigné des couvertures avec des partis-pris parfois déroutants dans l’univers bien lisse du monde du livre : couvertures illustrées à la graphie intégrée dans l’illustration, codes-barres fondus dans les dessins. Et surtout, le refus absolu de tout 4e de couverture, non pas pour réserver le livre à quelques happy feu déjà convaincus, mais avec la conviction que ces ouvrages ne pourront trouver preneurs que si les libraires prennent parti corps et âme pour le projet et jouent un rôle soutenu de conseil.
Après 15 ans, cela donne un catalogue resserré mais éclectique composé de livres qui ne laissent jamais indifférents (on adore ou on déteste), de projets singuliers (le cycle de Yirminadingrad), d’écritures expérimentales (les livres de luvan, également publiée à La Volte), de rééditions nécessaires (Le Rêve du Démiurge, de Francis Berthelot), de jeux de rôles novateurs (Marchebranche de Thomas Munier, Notre Crépuscule de Melville, Cités Abîmées, de Côme Martin…) et d’essais surprenant (le travail de Melanie Fazi).
Dystopia Workshop a inscrit le collectif dans ses gènes, en recourant à une petite bande d’auteurices, traducteurices et professionnel•les du livre en tous genre qui ont leur voix au chapitre. Subsiste néanmoins un chef d’orchestre à cette petite bande protéïforme en la personne de Xavier Vernet, fondateur de la librairie spécialisée SF Scylla (qui fêtera bientôt ses 20 ans), grand connaisseur des littératures de genre et penseur des marges du monde du livre. Une personne qui nourrit mes réflexions depuis un long moment par ses connaissances passionnantes, son savoir des genres, et surtout sa propension à inventer des modèles alternatifs qui épousent sa pensée et ses idéaux. Un homme du fond autant que de la forme donc, qui sait donner à ses projet une solidité et une cohérence toutes particulières.
Interlude - Du plaisir de lire des catalogues d’éditeurs et de la création d’une méta-oeuvre
Il y aurait encore beaucoup à dire sur les éditions Dystopia, et la structure soeur, les éditions Scylla (du même nom que la librairie de Xavier Vernet), mais comme il y a aussi beaucoup à dire sur ce projet seul, je garderai ça pour d’autres billets au fil de lectures futures. Passons donc à Derrière le grillage volume 1, la dernière publication de cette exceptionnelle maison d’édition… mais en faisant d’abord un détour.
Ma première rencontre avec les éditions Dystopia correspond à un moment particulier de ma carrière - un tournant. En 2012, je lance mon premier projet personnel, un cycle de rencontres appelé « les soirées de la petite édition » à Paris, à la librairie du MK2 Quai de Loire. Chaque mois, on y présentait un éditeur, sa singularité, ses livres, sa manière de travailler. Le concept a été rodé assez rapidement : beaucoup de lectures en amont, et un plateau d’invités rassemblant lesdits éditeurs, mais aussi des auteur•ice, traducteur•ice, maquettistes, illustrateur•ice, universitaires… Ces soirées occupent alors tout mon temps de lecture et j’engloutis dix, douze, quinze, parfois plus livres par mois pour préparer la rencontre, à la recherche de liens, de thèmes, d’une sensibilité. Ma manière de lire change considérablement, je cherche les connexions entre les livres, ce qui fait sens dans l’intertextualité, non pas selon le principe de l’oeuvre, comme on le ferait pour un auteur, mais de catalogue. J’en viens à penser que le catalogue d’un éditeur indépendant, celui qui se concentre sur un nombre de publication limité chaque année, pourrait être considéré comme une sorte de méta-oeuvre qui, par l’accumulation des travaux de différents créateurs forme un tout qui relève également de la création artistique. Les éditions Dystopia, alors créées depuis 2 ou 3 ans sont parmi mes premiers invités, le 4e si mon souvenir est bon, en janvier 2013. Depuis lors, ma manière de lire est inévitablement teintée par cette approche, et ça explique sans doute pourquoi j’ai accordé une grande importance à l’édition indépendante au cours de ma carrière.
Derrière le grillage - le concept
Derrière le grillage se veut une série, dont la présente publication n’est que le volume 1, et qui souscris comme jamais à cette idée de méta-oeuvre, qui se crée par accumulation. Au coeur de ce projet de collection, un souvenir de Xavier Vernet, le genre de scène sans son qui reste incrusté dans l’esprit depuis l’enfance et qui pourrait symboliquement représenter quelque chose de majeur, mais qui reste libre de toute signification. Une image qui est juste là, réapparaît parfois à la surface de l’esprit conscient, et dont habituellement on ne sait trop quoi faire. J’ai moi-même une image du même genre qui vient titiller mes neurones régulièrement…
Dans le cas de Xavier, il s’agit d’un lieu : une rangée de garages faisant face à la dalle de béton d’une cour étroite, à laquelle on accède par un portail métallique. De l’autre côté de la dalle, un grillage. Et derrière le grillage, une sorte de verger fou aux herbes hautes parmi lesquelles poussent des statues. C’est cette image très simple, vaguement intriguant, mais fondatrice pour l’éditeur qui lance le projet : puisqu’il ne peut développer le souvenir, ni retrouver le lieu, il a décidé de le confier à d’autres, des amis auteurs de mauvais genres, illustrateurs, sculpteurs, pour voir ce qu’ils en feraient. Autre donnée importante : ce souvenir est lié au père de l’auteur, Gilles Vernet, décédé en cours d’année 2025 à la suite d’une lourde maladie neuro-dégénérative. Les créateurs sont également au courant de cette donnée, du rapport au père à la mémoire défaillante. Et c’est tout ça qui fait le coeur de ce premier volume, et devrait être aussi celui de nombreux autres livres en préparation.
Vous me direz qu’une démarche, c’est bien, mais que ça ne fait pas un livre - à la rigueur une collection, mais il existe tant de démarches passionnantes en édition qui sont par ailleurs exécutées pauvrement, ou sans que ça ne fonctionne pour le lecteur quand bien même le travail de l’éditeur est hyper cohérent. Trêve de suspense : ici ça fonctionne à fond pour ce premier volume et donne à l’ensemble des propositions une cohérence forte et une charge émotionnelle supplémentaire. Ce premier livre se compose de trois nouvelles supposément de 111 111 signes chacune (même si l’on découvre que l’un des auteurs en a rajouté un peu plus) entrecoupées de textes de l’éditeur. Une touchante préface d’abord, pour expliquer le dispositif, puis deux interceptes qui donnent le contexte de production de chaque nouvelle, et enfin une postface qui dresse le bilan des actions mises en place jusqu’alors, et donne des idées de ce que sera la suite. A quoi ça tient ? Tout d’abord à l’immense sincérité de l’éditeur et à l’engagement émotionnel et l’enthousiasme qu’il parvient à transmettre au lecteur autour de son projet. Xavier Vernet parle simplement, directement, pose clairement les enjeux, et si sa plume est sans pathos aucun, elle n’en est pas moins bouleversante dans la manière dont elle développe son propos.
Aux nouvelles et paratextes se superpose un volet pictural au projet puisque le maître d’oeuvres a également demandé à des illustrateurs, graphistes (et même un sculpteur) de se joindre à lui. Ainsi les textes sont illustrés à chaque fois dans un style différent par les travaux d’Arnaud Maniak (un habitué des couvertures de la maison), la bédéiste Elvire de Cock, Lia Vespérale, et Lise L. (Dont Dystopia avait publié la première BD, hilarante, il y a quelques années).
Les trois nouvelles
Parlons maintenant des trois textes. Cette première livraison comporte donc trois nouvelles écrites (dans l’ordre) par Guillaume Chamanadjian, luvan et Sébastien Juillard relevant chacune du genre de la Science-Fiction. Vernet raconte d’ailleurs sa surprise de recevoir trois textes relevant de ce genre futuriste plutôt que des textes jouant avec le fantastique, qui lui semblait alors être la manière la plus évidente de se servir de son thème.
“Noirpunk”, de Guillaume Chamanadjian
Dans “Noirpunk”, Guillaume Chamanadjian, co-auteur notamment du cycle La Tour de garde paru aux Forges de Vulcain propose une histoire relevant du cyberpunk de facture plutôt classique : dans un futur pas trop lointain, où les enjeux de cryptomonnaie, d’anonymat et de survie se posent de manière aiguë, une jeune femme est emmenée à investiguer sur le mystérieux créateur de cette devise, qui se trouverait lié à elle d’une étrange manière : sa cible porte le nom du personnage non-joueur d’un jeu de rôle qu’elle avait développé plus jeune avec une bande d’amis. Je n’en dirai bien sûr pas plus pour ne pas spoiler. Noirpunk est un hommage aux jeux de rôles - Cyberpunk et Shadowrun en tête, et l’on suivra avec plaisir les développements propres à ce type de jeux : casse dans la Matrice, investigations autour de questions financières et secrets de famille. Comme pour son cycle, les thèmes de Chamanadjian sont très classiques, mais c’est précisément là où son écriture se trouve la meilleure : dans la manière dont in s’empare d’un thème et en propose une variante, entraînante, tout entière au service de la résolution de son mystère. L’amateur n’aura sans doute que peu de surprises, mais c’est l’efficacité et le plaisir brut de se faire raconter une histoire qu’on connaît sans doute déjà qui fonctionne. Chamanadjian est un conteur hyper efficace. Bien sûr, les contraintes ne sont pas oubliées, et le décor tiré de l’esprit de Xavier Vernet tient une importante place dans le récit, là encore sans doute de manière plus efficace que métaphorique…
“Cant” de luvan
C’est tout le contraire dans le texte suivant signé luvan, qui propose une ballade dans un monde post-apocalyptique très volodinien. Retranchée dans les hauteurs d’une chaîne de montagnes, fuyant les colonies nouvellement créées et dirigées par des hommes, une série de femmes se confrontent au langage créé par l’une d’entre elle, le langage mythique qui ne s’exprime pas à l’oral, mais en sculptant la pierre. Chacune se trouve confrontée à sa propre problématique, personnelle et typologique en premier plan - politique et émotionnel en arrière plan : comment parler ce langage ? Peut-on le transposer à l’écrit pour qu’il puisse être transformé ? Plus qu’un langage commun, ne serait-ce pas une invitation pour chacune à créer leur propre langage ? Mais comment rester connectées si c’est le cas ?
Comme d’habitude avec luvan, le texte est poétique et volontiers mystérieux, truffé de mots rares qui demanderont aux lecteur•ces un investissement de départ avant d’en tirer tout le suc. Ce texte est magnifique et recèle une charge poétique puissante : figures de femmes fascinantes, considérations sur le langage, l’émotion et la mémoire. Ici bien sûr, ce sont les statues du thème original qui ont été placées au coeur du texte, et là encore, le rapport au thème de départ ouvre un nouveau jeu d’interprétations : qu’est-ce que pouvaient signifier les statues dans l’esprit du petit garçon qui les regardait au travers du grillage ? Cette image conservée dans l’esprit d’un enfant jusqu’à son âge adulte signifierait-il quelque-chose qu’il faudrait décrypter? Sans doute, mais pour ceci, encore faudrait-il comprendre le langage. Alors luvan invente celui-ci. Bref, j’ai adoré.
“Kawaakari”, de Sébastien Juillard
On termine par une nouvelle de Sébastien Juillard que j’attendais particulièrement. Auteur rare, Juillard a pour l’instant produit une seule nouvelle, publiée chez Dystopia Workshop en 2015, Il faudrait pour grandir oublier la frontière, qui a pris ces dernières années un tour encore plus glaçant tant ce qu’il y développait semble être devenu réalité. En attendant son premier (énorme) roman à paraître en 2026 chez Denoël, Kawakaari est son deuxième texte publié en 10 ans. Autant vous dire que j’attendais de le relire avec impatience, et je n’ai pas été déçu.
Comme Chamanadjian, Juillard choisit l’angle du cyberpunk pour traiter le sujet, mais en dehors des aspects propre à ce genre - et l’hommage assez explicite aux jeux de rôles qui y sont liés -, les deux textes n’ont quasi rien en commun. On suit donc ici une « opératrice des marges » (« edgerunner ») dont la mémoire a été effacée suite à une quasi-mort et la transplantation de son esprit dans un corps synthétique. Cherchant à échapper à ceux qui ont investi une petite fortune dans sa réinstanciation, elle évolue en marge d’un Tokyo tentaculaire et futuriste, quand soudain un souvenir d’enfance lui revient (qui aura, on s’en doute, beaucoup à voir avec celui de Xavier Vernet), qui aura des conséquences fortes sur son avenir.
Juillard propose ici un formidable texte de SF sur la mémoire et ce qui constitue une personnalité. C’est sans doute le texte qui joue le plus des sensations vertigineuses que seule la SF peut procurer, mise en application, en narration de concepts philosophiques et scientifiques sur ce qui fait l’essence d’un individu. Honnêtement, je n’avais rien lu/vu d’aussi bon sur le sujet depuis Ghost in the Shell (qui me semble, après revisionnage, une évidente inspiration). Mais au-delà du vertige métaphysique, c’est aussi un remarquable texte d’ambiance qui nous plonge dans ce Tokyo futur en jouant des cinq sens. On y voit précisément ces marges, les skylines cramoisies par un soleil trop chaud autant que les interstices de la cité : mystérieux jardin devenu refuge pour les camés, planques improbables et intérieurs cosy visités à l’occasion d’une tasse de thé. Sans parler de l’écriture, sensorielle, précise, usant justement de cette saturation des sensations pour ménager comme des replis où viennent se glisser les interrogations du lecteur. Le tout est porté par une intrigue tout à fait efficace qui donne le tonus pour ne pas lâcher le roman. Malgré ce désir de savoir, je conseillerais de lire Kawakaari lentement, tant l’atmosphère se savoure. Et l’on sait bien que les « run des ombres », s’ils comportent leurs moments d’action pure, ne sont des succès qu’après une mure observation du terrain qui nécessite de la patience. Bref, une grande réussite, autant sur le fond que la forme, qui vient clôturer en beauté le premier volume remarquable de Derrière le grillage.
Conclusion
Vous l’aurez compris, cette première exécution du concept est à mon sens une grande réussite, en ce qu’il propose trois nouvelles pleines de qualités, mais aussi dans la manière dont il les relie pour former un tout cohérent, sensible, puissant. Car il en faut du courage pour confier quelque-chose d’aussi intime qu’un souvenir fondateur, que la perte d’un proche à d’autres pour qu’ils en fassent leur terrain de jeu. On aurait pu craindre des auteurs trop respectueux, ou au contraire qui s’affranchissent de tout pour n’user des souvenirs de Vernet que comme d’une contrainte créative. Ce n’est pas la cas ici, et c’est la plus grande force de ce livre : la puissance du partage de l’intime autour de la fiction. Et n’est-ce pas un des enjeux de la littérature que d’y parvenir ? Émotionnellement, je crois bien avoir trouvé sur le fil ma lecture la plus puissante de 2025, et autant dire que désormais, j’attends avec impatience la deuxième livraison pour voir si le concept peut tenir encore plus loin.





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